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Un seul oeuf par an, couvé 36 à 45 jours par les deux parents en alternance. Population mondiale estimée entre 12 et 14 millions d'individus, en déclin. Statut UICN : vulnérable à l'échelle mondiale, en danger sur la liste rouge européenne.\n\n## Pourquoi on l'appelle le cupidon d'Islande\n\nLe surnom vient de deux comportements bien réels, souvent mal interprétés. Le premier est le billing : deux oiseaux se frottent le bec à petits coups répétés, parfois pendant une minute, en pleine colonie. Ça ressemble à un baiser, et les autres macareux s'attroupent autour du couple comme un public. Le second est l'allopréening, le toilettage mutuel, où l'un lisse les plumes de la nuque de l'autre, la zone que l'oiseau ne peut pas atteindre seul.\n\nCes gestes entretiennent le lien du couple et débarrassent le partenaire de ses parasites. Le macareux est effectivement monogame sur plusieurs saisons, et il revient d'une année sur l'autre au même terrier, souvent au mètre près. Mais la fidélité observée tient autant à la fidélité au site qu'à l'attachement mutuel : deux oiseaux qui reviennent au même trou se retrouvent mécaniquement. Quand un terrier est détruit ou qu'une saison tourne mal, les séparations existent.\n\nSur la couleur du bec, la légende est plus jolie que la réalité, et la réalité est plus étonnante que la légende. Le bec rouge, orange et gris bleuté n'est pas permanent. Il se compose de lames cornées qui poussent au printemps, virent au vif pendant la saison de reproduction, puis se détachent à la fin de l'été. En hiver, en haute mer, le macareux porte un bec plus petit, plus terne, et une face grise au lieu du masque blanc. L'oiseau que tout le monde connaît n'existe que trois ou quatre mois par an.\n\n  **Ce que le bec sert aussi à faire**\n\nUn macareux rapporte couramment dix à vingt petits poissons d'un seul voyage, et le record documenté dépasse la soixantaine. Le mécanisme tient à une langue rugueuse qui plaque les proies contre des épines dirigées vers l'arrière au palais. L'oiseau peut donc continuer à ouvrir le bec pour en attraper d'autres sans lâcher les premières.\n\n## Un plongeur correct, un voilier médiocre\n\nIl faut voir un macareux décoller pour comprendre le surnom de clown des mers. Ses ailes sont trop courtes pour son poids, il bat à quatre cents coups par minute, il court sur l'eau, et l'atterrissage sur la falaise ressemble régulièrement à une collision contrôlée. Ce n'est pas de la maladresse, c'est un compromis : la même aile courte et rigide qui rend le vol coûteux fait un excellent aviron sous l'eau.\n\nSous la surface, l'oiseau nage littéralement en volant. Les pattes palmées, placées loin en arrière du corps, servent de gouvernail plus que de moteur. La plupart des plongées durent vingt à trente secondes et descendent entre dix et trente mètres, ce qui suffit à atteindre les bancs de lançons. Les profondeurs de soixante mètres et plus, souvent citées comme si elles étaient la routine, sont des maximums enregistrés, pas un comportement quotidien.\n\nLe reste de la panoplie est classique chez les alcidés : plumage dense et imperméable entretenu au bec et à la glande uropygienne, narines fermées en plongée, rythme cardiaque ralenti pour économiser l'oxygène, cristallin déformable pour voir net dans deux milieux différents. Rien de tout cela ne l'empêche de se noyer dans un filet de pêche, qui reste l'une de ses causes de mortalité.\n\n## Terriers, oeuf unique et six semaines de couvaison\n\nContrairement à la plupart des oiseaux de falaise, le macareux ne pond pas à même la corniche. Il creuse. Le terrier fait généralement de quatre-vingts centimètres à deux mètres de profondeur, dans la pelouse rase qui coiffe les falaises, avec un coude et une chambre terminale garnie de brins d'herbe et de plumes. Les colonies transforment ces sommets en gruyère, au point que la marche y devient dangereuse pour les nids comme pour les chevilles.\n\nUn seul oeuf par saison, couvé pendant cinq à six semaines par les deux parents qui se relaient. Le poussin reste ensuite six semaines au fond du trou, nourri de poissons entiers. Puis les adultes cessent progressivement les livraisons, et le jeune sort seul, de nuit, pour rejoindre la mer. Il ne reviendra pas à terre avant deux à cinq ans.\n\n  **Le calendrier islandais du macareux**\n\nArrivée aux colonies mi-avril à mai. Ponte en mai. Éclosion en juin. Départ des jeunes de fin août à mi-septembre. Les adultes désertent la falaise dès la fin juillet ou début août. Un voyage calé sur la première quinzaine de septembre en espérant voir des macareux adultes arrive après la fermeture.\n\n## Où les observer, et à quelle distance\n\nL'Islande concentre une part considérable de la population mondiale, de l'ordre de la moitié à 60 % selon les estimations, avec quelques millions de couples répartis sur toute la côte. Les îles Vestmann abritent la plus grande colonie connue au monde. Les Islandais l'appellent lundi, un mot qui a donné leur nom à plusieurs îlots, dont Lundey, l'île aux macareux, à vingt minutes de bateau de Reykjavik.\n\nDans le sud, Dyrhólaey et Reynisfjall se rejoignent en voiture depuis la route circulaire et se visitent en une heure. À l'est, l'île de Papey et surtout Borgarfjörður Eystri, où une plateforme d'observation en bois surplombe la colonie, offrent un contact rapproché sans piétiner les terriers. Depuis Reykjavik, Lundey et Akurey se font en excursion d'une demi-journée.\n\nLátrabjarg, à l'extrême ouest des fjords de l'Ouest, mérite le détour pour ceux qui acceptent les cinq heures de route et les derniers kilomètres de piste. La falaise court sur quatorze kilomètres et culmine à 441 mètres, ce qui en fait l'une des plus grandes falaises à oiseaux d'Europe et le point le plus occidental du continent si l'on met les Açores de côté. Les macareux y tolèrent une approche à quelques mètres, non par confiance mais parce que leurs prédateurs terrestres sont absents et qu'ils n'ont pas de programme de fuite adapté à l'homme.\n\n  **Le bord de falaise n'est pas ce qu'il paraît**\n\nÀ Látrabjarg comme ailleurs, le rebord est constitué d'une corniche de tourbe creusée de terriers, en surplomb au-dessus du vide. Elle cède. Des visiteurs sont morts en s'allongeant pour photographier. Restez à plusieurs mètres du bord, ne vous couchez pas sur l'herbe percée de trous, et gardez les enfants en main.\n\nLa règle d'approche, elle, tient en une phrase : si l'oiseau vous regarde et cesse ce qu'il faisait, vous êtes trop près. Un macareux qui n'ose plus rentrer au terrier avec sa becquée fait attendre son poussin, et pendant ce temps un goéland le guette pour lui voler sa prise au décollage. Le harcèlement par parasitisme aérien est un vrai facteur de mortalité des poussins, et un attroupement humain devant une entrée de terrier le facilite.\n\n## Le déclin, et ce qui le provoque\n\nL'UICN classe le macareux moine parmi les espèces vulnérables depuis 2015, et la liste rouge européenne le range en danger. La cause principale autour de l'Islande porte un nom : le lançon, ce petit poisson allongé qui constitue la base du régime des poussins. Depuis le début des années 2000, les stocks se sont effondrés dans le sud de l'île, en lien avec le réchauffement des eaux. Des colonies entières ont enchaîné des saisons sans produire un seul jeune volant.\n\nS'ajoutent les captures accidentelles dans les engins de pêche, la prédation par les rats et les chats introduits sur certaines îles, les marées noires, et la chasse. Car le macareux se chasse encore légalement en Islande et aux îles Féroé, à la technique traditionnelle du fleygingar : un long filet monté sur perche, agité pour cueillir les oiseaux en vol depuis la falaise. La pratique a été réduite ou suspendue localement, mais elle n'a pas disparu.\n\nSur cette question, la position islandaise est plus nuancée qu'on ne le dit à l'étranger. Les chasseurs des Vestmann ont eux-mêmes accepté des restrictions sévères après les mauvaises années de reproduction. Il reste que défendre une chasse traditionnelle sur une espèce classée vulnérable demande des arguments solides, et que ces arguments reposent aujourd'hui sur des quotas plutôt que sur l'état réel des colonies.\n\n## La patrouille des pufflings, en août et septembre\n\nC'est la partie la plus connue à l'étranger, et la moins bien racontée. Chaque fin d'été, dans les îles Vestmann et leurs 4 300 habitants, les jeunes macareux quittent leur terrier de nuit pour gagner la mer. Ils s'orientent sur la lumière du ciel réfléchie par l'eau. Les lampadaires du port et des rues du bourg de Heimaey brouillent ce repère, et une partie des oiseaux atterrit en ville, incapable de redécoller depuis une surface plate.\n\nLes habitants, enfants en tête, sortent alors les ramasser entre le début de la soirée et le milieu de la nuit, dans les zones éclairées : quais, parkings, cour de l'école. Quatre à dix oiseaux par nuit et par groupe, gants aux mains, rangés dans des cartons garnis d'herbe. Le lendemain, avant la tombée du jour, chacun relâche ses pensionnaires près de la mer. Certains les posent sur l'eau, d'autres les lancent depuis un rebord pour leur donner l'élan qui leur manque.\n\n  **Pourquoi ce ramassage compte vraiment**\n\nLe macareux vit longtemps, se reproduit tard, et ne produit qu'un jeune par an quand la saison le permet. Une espèce bâtie comme ça ne rattrape pas ses pertes en une génération. Sauver quelques milliers de jeunes par an dans un archipel de 4 300 habitants représente une fraction non négligeable du recrutement local.\n\nLe geste, popularisé à l'étranger par un reportage de la radio publique américaine NPR, est présenté sur place comme une routine saisonnière, au même titre que le tri des déchets. La comparaison est de Kyana Sue Powers, guide installée sur l'île. Le chercheur Rodrigo A. Martínez Catalán, qui travaille sur ces colonies, insiste de son côté sur l'arithmétique démographique : chez un oiseau monogame à faible taux de reproduction, l'accumulation d'années blanches suffit à faire décrocher une population sans qu'aucun adulte ne meure de façon spectaculaire.\n\n## Le lançon, ce poisson dont tout dépend\n\nUn adulte macareux mange à peu près n'importe quel petit poisson de haute mer, y compris des crustacés et de jeunes calmars. Le poussin, lui, ne mange pas n'importe quoi. Il lui faut des proies riches en lipides, de la bonne taille, apportées entières et vivantes, plusieurs fois par jour. Autour de l'Islande, ce rôle est tenu par le lançon, un poisson allongé de dix à quinze centimètres qui vit en bancs et s'enfouit dans le sable.\n\nQuand les eaux se réchauffent, le lançon se déplace vers le nord et vers le large. Les adultes macareux s'adaptent, allongent leurs trajets, mangent autre chose. Le poussin, non : un parent qui rentre avec des proies plus petites ou moins grasses le nourrit sans le faire grandir. C'est ainsi qu'on obtient des colonies pleines d'oiseaux apparemment en bonne santé, où le succès de reproduction tombe à zéro plusieurs années de suite. Le phénomène a été documenté dans le sud de l'Islande à partir du milieu des années 2000, et il s'est reproduit dans plusieurs colonies écossaises.\n\nCette dépendance à une seule ressource explique aussi pourquoi le macareux sert d'indicateur. Les pêcheries suivent les stocks avec des campagnes coûteuses et un an de retard. Une colonie de macareux donne la réponse en juillet, gratuitement, à qui sait compter les becquées ramenées au terrier.\n\n## Ne pas le confondre avec ses voisins de falaise\n\nSur une falaise islandaise, le macareux partage l'espace avec plusieurs autres alcidés que les débutants mélangent régulièrement. Quelques repères suffisent.\n\n- Le guillemot de Troïl est plus grand, effilé, avec un bec noir pointu, et il niche à découvert sur les corniches, serré contre ses voisins.\n- Le pingouin torda ressemble au guillemot mais porte un bec noir épais barré d'une ligne blanche verticale.\n- Le mergule nain, plus petit qu'un merle, ne niche pas en Islande continentale mais peut se voir en mer.\n- Le macareux est le seul à combiner un bec triangulaire multicolore, une face blanche encadrée de noir et des pattes orange vif. Il est aussi le seul à sortir du sol.\n\nUn dernier indice vaut tous les autres : la silhouette en vol. Le macareux vole vite, bas sur l'eau, en battant frénétiquement, et il vire mal. Les guillemots filent plus droit. Quand une boule ailée passe en zigzaguant à deux mètres de la surface, c'est un lundi.\n\n## Photographier une colonie sans lui nuire\n\nL'affaire n'est pas seulement morale : un dérangement répété fait perdre des becquées, et sur une saison, ça se compte en poussins qui ne volent pas. Quelques règles s'appliquent partout où l'espèce niche.\n\n1. Restez sur les sentiers et les plateformes. La pelouse sommitale est le toit des terriers, chaque pas peut l'effondrer.\n2. Asseyez-vous et attendez au lieu d'avancer. Un macareux reprend son activité en quelques minutes devant un humain immobile, jamais devant un humain qui approche.\n3. Pas de drone. Il est interdit au-dessus des colonies dans plusieurs réserves islandaises, et il déclenche des envols de panique qui laissent les nids exposés aux goélands.\n4. Pas de flash, pas d'appâts, pas de son diffusé pour faire réagir les oiseaux.\n5. Renoncez à la photo si l'oiseau tient une becquée dans le bec et hésite à rentrer. Il attend que vous partiez.\n\n## Prédateurs, parasites et pertes en mer\n\nLe terrier protège le poussin de la plupart des prédateurs aériens, ce qui est précisément l'intérêt de creuser. Restent les goélands marins et bruns, qui attaquent les adultes au décollage ou à l'atterrissage et leur volent leurs prises, et le labbe parasite, spécialiste du même racket. Le grand corbeau et le faucon gerfaut prélèvent occasionnellement. Sur les îles où l'homme a introduit des rats, des chats ou des visons, en revanche, la colonie disparaît en quelques décennies : un terrier accessible depuis le sol n'offre plus aucune protection.\n\nEn mer, où l'oiseau passe sept à huit mois par an, les menaces changent de nature. Filets maillants et palangres tuent des oiseaux qui plongent sur les appâts. Les hydrocarbures détruisent l'imperméabilité du plumage et condamnent à l'hypothermie. Les tempêtes hivernales prolongées provoquent des échouages massifs, comme celui de février 2014 sur les côtes atlantiques françaises, où des dizaines de milliers d'alcidés épuisés ont été retrouvés morts ou mourants.\n\nSi vous trouvez un macareux échoué, vivant, sur une plage française en hiver, ne tentez ni de le nourrir ni de le remettre à l'eau : appelez un centre de sauvegarde de la faune sauvage, qui saura le réhydrater et évaluer son état. Un oiseau marin qui accepte d'être approché sur le sable est un oiseau au bout du rouleau.\n\n## Le macareux, oiseau officiel de Terre-Neuve-et-Labrador\n\nL'Islande n'a pas le monopole. Le macareux moine est l'emblème aviaire officiel de la province canadienne de Terre-Neuve-et-Labrador, où niche plus de 95 % de la population nord-américaine, principalement dans la réserve écologique de Witless Bay. La province a également donné son nom au chien de Terre-Neuve et au poney de Terre-Neuve, ce qui fait beaucoup d'emblèmes pour un territoire d'un demi-million d'habitants.\n\nEn Europe, l'espèce niche aussi en Norvège, aux Féroé, en Irlande, en Écosse et jusque sur les côtes bretonnes, où la colonie de l'archipel des Sept-Îles, au large de Perros-Guirec, ne compte plus qu'une poignée de couples après avoir été bien plus fournie au début du vingtième siècle. C'est la même histoire, à une autre échelle.",
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Elles ne se contredisent pas, elles décrivent deux échelles de temps différentes.</p>\n\n<aside class=\"bluf bluf-orange\">\n<strong>La carte d'identité, chiffres à jour</strong>\n<p>Longueur 26 à 29 cm, envergure 47 à 63 cm, poids autour de 400 g. Un seul oeuf par an, couvé 36 à 45 jours par les deux parents en alternance. Population mondiale estimée entre 12 et 14 millions d'individus, en déclin. Statut UICN : vulnérable à l'échelle mondiale, en danger sur la liste rouge européenne.</p>\n</aside>\n\n<h2>Pourquoi on l'appelle le cupidon d'Islande</h2>\n\n<p>Le surnom vient de deux comportements bien réels, souvent mal interprétés. Le premier est le billing : deux oiseaux se frottent le bec à petits coups répétés, parfois pendant une minute, en pleine colonie. Ça ressemble à un baiser, et les autres macareux s'attroupent autour du couple comme un public. Le second est l'allopréening, le toilettage mutuel, où l'un lisse les plumes de la nuque de l'autre, la zone que l'oiseau ne peut pas atteindre seul.</p>\n\n<p>Ces gestes entretiennent le lien du couple et débarrassent le partenaire de ses parasites. Le macareux est effectivement monogame sur plusieurs saisons, et il revient d'une année sur l'autre au même terrier, souvent au mètre près. Mais la fidélité observée tient autant à la fidélité au site qu'à l'attachement mutuel : deux oiseaux qui reviennent au même trou se retrouvent mécaniquement. Quand un terrier est détruit ou qu'une saison tourne mal, les séparations existent.</p>\n\n<p>Sur la couleur du bec, la légende est plus jolie que la réalité, et la réalité est plus étonnante que la légende. Le bec rouge, orange et gris bleuté n'est pas permanent. Il se compose de lames cornées qui poussent au printemps, virent au vif pendant la saison de reproduction, puis se détachent à la fin de l'été. En hiver, en haute mer, le macareux porte un bec plus petit, plus terne, et une face grise au lieu du masque blanc. L'oiseau que tout le monde connaît n'existe que trois ou quatre mois par an.</p>\n\n<aside class=\"bluf bluf-rose\">\n<strong>Ce que le bec sert aussi à faire</strong>\n<p>Un macareux rapporte couramment dix à vingt petits poissons d'un seul voyage, et le record documenté dépasse la soixantaine. Le mécanisme tient à une langue rugueuse qui plaque les proies contre des épines dirigées vers l'arrière au palais. L'oiseau peut donc continuer à ouvrir le bec pour en attraper d'autres sans lâcher les premières.</p>\n</aside>\n\n<h2>Un plongeur correct, un voilier médiocre</h2>\n\n<p>Il faut voir un macareux décoller pour comprendre le surnom de clown des mers. Ses ailes sont trop courtes pour son poids, il bat à quatre cents coups par minute, il court sur l'eau, et l'atterrissage sur la falaise ressemble régulièrement à une collision contrôlée. Ce n'est pas de la maladresse, c'est un compromis : la même aile courte et rigide qui rend le vol coûteux fait un excellent aviron sous l'eau.</p>\n\n<p>Sous la surface, l'oiseau nage littéralement en volant. Les pattes palmées, placées loin en arrière du corps, servent de gouvernail plus que de moteur. La plupart des plongées durent vingt à trente secondes et descendent entre dix et trente mètres, ce qui suffit à atteindre les bancs de lançons. Les profondeurs de soixante mètres et plus, souvent citées comme si elles étaient la routine, sont des maximums enregistrés, pas un comportement quotidien.</p>\n\n<p>Le reste de la panoplie est classique chez les alcidés : plumage dense et imperméable entretenu au bec et à la glande uropygienne, narines fermées en plongée, rythme cardiaque ralenti pour économiser l'oxygène, cristallin déformable pour voir net dans deux milieux différents. Rien de tout cela ne l'empêche de se noyer dans un filet de pêche, qui reste l'une de ses causes de mortalité.</p>\n\n<h2>Terriers, oeuf unique et six semaines de couvaison</h2>\n\n<p>Contrairement à la plupart des oiseaux de falaise, le macareux ne pond pas à même la corniche. Il creuse. Le terrier fait généralement de quatre-vingts centimètres à deux mètres de profondeur, dans la pelouse rase qui coiffe les falaises, avec un coude et une chambre terminale garnie de brins d'herbe et de plumes. Les colonies transforment ces sommets en gruyère, au point que la marche y devient dangereuse pour les nids comme pour les chevilles.</p>\n\n<p>Un seul oeuf par saison, couvé pendant cinq à six semaines par les deux parents qui se relaient. Le poussin reste ensuite six semaines au fond du trou, nourri de poissons entiers. Puis les adultes cessent progressivement les livraisons, et le jeune sort seul, de nuit, pour rejoindre la mer. Il ne reviendra pas à terre avant deux à cinq ans.</p>\n\n<aside class=\"bluf bluf-violet\">\n<strong>Le calendrier islandais du macareux</strong>\n<p>Arrivée aux colonies mi-avril à mai. Ponte en mai. Éclosion en juin. Départ des jeunes de fin août à mi-septembre. Les adultes désertent la falaise dès la fin juillet ou début août. Un voyage calé sur la première quinzaine de septembre en espérant voir des macareux adultes arrive après la fermeture.</p>\n</aside>\n\n<h2>Où les observer, et à quelle distance</h2>\n\n<p>L'Islande concentre une part considérable de la population mondiale, de l'ordre de la moitié à 60 % selon les estimations, avec quelques millions de couples répartis sur toute la côte. Les îles Vestmann abritent la plus grande colonie connue au monde. Les Islandais l'appellent lundi, un mot qui a donné leur nom à plusieurs îlots, dont Lundey, l'île aux macareux, à vingt minutes de bateau de Reykjavik.</p>\n\n<p>Dans le sud, Dyrhólaey et Reynisfjall se rejoignent en voiture depuis la route circulaire et se visitent en une heure. À l'est, l'île de Papey et surtout Borgarfjörður Eystri, où une plateforme d'observation en bois surplombe la colonie, offrent un contact rapproché sans piétiner les terriers. Depuis Reykjavik, Lundey et Akurey se font en excursion d'une demi-journée.</p>\n\n<p>Látrabjarg, à l'extrême ouest des fjords de l'Ouest, mérite le détour pour ceux qui acceptent les cinq heures de route et les derniers kilomètres de piste. La falaise court sur quatorze kilomètres et culmine à 441 mètres, ce qui en fait l'une des plus grandes falaises à oiseaux d'Europe et le point le plus occidental du continent si l'on met les Açores de côté. Les macareux y tolèrent une approche à quelques mètres, non par confiance mais parce que leurs prédateurs terrestres sont absents et qu'ils n'ont pas de programme de fuite adapté à l'homme.</p>\n\n<aside class=\"bluf bluf-rouge\">\n<strong>Le bord de falaise n'est pas ce qu'il paraît</strong>\n<p>À Látrabjarg comme ailleurs, le rebord est constitué d'une corniche de tourbe creusée de terriers, en surplomb au-dessus du vide. Elle cède. Des visiteurs sont morts en s'allongeant pour photographier. Restez à plusieurs mètres du bord, ne vous couchez pas sur l'herbe percée de trous, et gardez les enfants en main.</p>\n</aside>\n\n<p>La règle d'approche, elle, tient en une phrase : si l'oiseau vous regarde et cesse ce qu'il faisait, vous êtes trop près. Un macareux qui n'ose plus rentrer au terrier avec sa becquée fait attendre son poussin, et pendant ce temps un goéland le guette pour lui voler sa prise au décollage. Le harcèlement par parasitisme aérien est un vrai facteur de mortalité des poussins, et un attroupement humain devant une entrée de terrier le facilite.</p>\n\n<h2>Le déclin, et ce qui le provoque</h2>\n\n<p>L'UICN classe le macareux moine parmi les espèces vulnérables depuis 2015, et la liste rouge européenne le range en danger. La cause principale autour de l'Islande porte un nom : le lançon, ce petit poisson allongé qui constitue la base du régime des poussins. Depuis le début des années 2000, les stocks se sont effondrés dans le sud de l'île, en lien avec le réchauffement des eaux. Des colonies entières ont enchaîné des saisons sans produire un seul jeune volant.</p>\n\n<p>S'ajoutent les captures accidentelles dans les engins de pêche, la prédation par les rats et les chats introduits sur certaines îles, les marées noires, et la chasse. Car le macareux se chasse encore légalement en Islande et aux îles Féroé, à la technique traditionnelle du fleygingar : un long filet monté sur perche, agité pour cueillir les oiseaux en vol depuis la falaise. La pratique a été réduite ou suspendue localement, mais elle n'a pas disparu.</p>\n\n<p>Sur cette question, la position islandaise est plus nuancée qu'on ne le dit à l'étranger. Les chasseurs des Vestmann ont eux-mêmes accepté des restrictions sévères après les mauvaises années de reproduction. Il reste que défendre une chasse traditionnelle sur une espèce classée vulnérable demande des arguments solides, et que ces arguments reposent aujourd'hui sur des quotas plutôt que sur l'état réel des colonies.</p>\n\n<h2>La patrouille des pufflings, en août et septembre</h2>\n\n<p>C'est la partie la plus connue à l'étranger, et la moins bien racontée. Chaque fin d'été, dans les îles Vestmann et leurs 4 300 habitants, les jeunes macareux quittent leur terrier de nuit pour gagner la mer. Ils s'orientent sur la lumière du ciel réfléchie par l'eau. Les lampadaires du port et des rues du bourg de Heimaey brouillent ce repère, et une partie des oiseaux atterrit en ville, incapable de redécoller depuis une surface plate.</p>\n\n<p>Les habitants, enfants en tête, sortent alors les ramasser entre le début de la soirée et le milieu de la nuit, dans les zones éclairées : quais, parkings, cour de l'école. Quatre à dix oiseaux par nuit et par groupe, gants aux mains, rangés dans des cartons garnis d'herbe. Le lendemain, avant la tombée du jour, chacun relâche ses pensionnaires près de la mer. Certains les posent sur l'eau, d'autres les lancent depuis un rebord pour leur donner l'élan qui leur manque.</p>\n\n<aside class=\"bluf bluf-vert\">\n<strong>Pourquoi ce ramassage compte vraiment</strong>\n<p>Le macareux vit longtemps, se reproduit tard, et ne produit qu'un jeune par an quand la saison le permet. Une espèce bâtie comme ça ne rattrape pas ses pertes en une génération. Sauver quelques milliers de jeunes par an dans un archipel de 4 300 habitants représente une fraction non négligeable du recrutement local.</p>\n</aside>\n\n<p>Le geste, popularisé à l'étranger par un reportage de la radio publique américaine NPR, est présenté sur place comme une routine saisonnière, au même titre que le tri des déchets. La comparaison est de Kyana Sue Powers, guide installée sur l'île. Le chercheur Rodrigo A. Martínez Catalán, qui travaille sur ces colonies, insiste de son côté sur l'arithmétique démographique : chez un oiseau monogame à faible taux de reproduction, l'accumulation d'années blanches suffit à faire décrocher une population sans qu'aucun adulte ne meure de façon spectaculaire.</p>\n\n<h2>Le lançon, ce poisson dont tout dépend</h2>\n\n<p>Un adulte macareux mange à peu près n'importe quel petit poisson de haute mer, y compris des crustacés et de jeunes calmars. Le poussin, lui, ne mange pas n'importe quoi. Il lui faut des proies riches en lipides, de la bonne taille, apportées entières et vivantes, plusieurs fois par jour. Autour de l'Islande, ce rôle est tenu par le lançon, un poisson allongé de dix à quinze centimètres qui vit en bancs et s'enfouit dans le sable.</p>\n\n<p>Quand les eaux se réchauffent, le lançon se déplace vers le nord et vers le large. Les adultes macareux s'adaptent, allongent leurs trajets, mangent autre chose. Le poussin, non : un parent qui rentre avec des proies plus petites ou moins grasses le nourrit sans le faire grandir. C'est ainsi qu'on obtient des colonies pleines d'oiseaux apparemment en bonne santé, où le succès de reproduction tombe à zéro plusieurs années de suite. Le phénomène a été documenté dans le sud de l'Islande à partir du milieu des années 2000, et il s'est reproduit dans plusieurs colonies écossaises.</p>\n\n<p>Cette dépendance à une seule ressource explique aussi pourquoi le macareux sert d'indicateur. Les pêcheries suivent les stocks avec des campagnes coûteuses et un an de retard. Une colonie de macareux donne la réponse en juillet, gratuitement, à qui sait compter les becquées ramenées au terrier.</p>\n\n<h2>Ne pas le confondre avec ses voisins de falaise</h2>\n\n<p>Sur une falaise islandaise, le macareux partage l'espace avec plusieurs autres alcidés que les débutants mélangent régulièrement. Quelques repères suffisent.</p>\n\n<ul>\n<li>Le guillemot de Troïl est plus grand, effilé, avec un bec noir pointu, et il niche à découvert sur les corniches, serré contre ses voisins.</li>\n<li>Le pingouin torda ressemble au guillemot mais porte un bec noir épais barré d'une ligne blanche verticale.</li>\n<li>Le mergule nain, plus petit qu'un merle, ne niche pas en Islande continentale mais peut se voir en mer.</li>\n<li>Le macareux est le seul à combiner un bec triangulaire multicolore, une face blanche encadrée de noir et des pattes orange vif. Il est aussi le seul à sortir du sol.</li>\n</ul>\n\n<p>Un dernier indice vaut tous les autres : la silhouette en vol. Le macareux vole vite, bas sur l'eau, en battant frénétiquement, et il vire mal. Les guillemots filent plus droit. Quand une boule ailée passe en zigzaguant à deux mètres de la surface, c'est un lundi.</p>\n\n<h2>Photographier une colonie sans lui nuire</h2>\n\n<p>L'affaire n'est pas seulement morale : un dérangement répété fait perdre des becquées, et sur une saison, ça se compte en poussins qui ne volent pas. Quelques règles s'appliquent partout où l'espèce niche.</p>\n\n<ol>\n<li>Restez sur les sentiers et les plateformes. La pelouse sommitale est le toit des terriers, chaque pas peut l'effondrer.</li>\n<li>Asseyez-vous et attendez au lieu d'avancer. Un macareux reprend son activité en quelques minutes devant un humain immobile, jamais devant un humain qui approche.</li>\n<li>Pas de drone. Il est interdit au-dessus des colonies dans plusieurs réserves islandaises, et il déclenche des envols de panique qui laissent les nids exposés aux goélands.</li>\n<li>Pas de flash, pas d'appâts, pas de son diffusé pour faire réagir les oiseaux.</li>\n<li>Renoncez à la photo si l'oiseau tient une becquée dans le bec et hésite à rentrer. Il attend que vous partiez.</li>\n</ol>\n\n<h2>Prédateurs, parasites et pertes en mer</h2>\n\n<p>Le terrier protège le poussin de la plupart des prédateurs aériens, ce qui est précisément l'intérêt de creuser. Restent les goélands marins et bruns, qui attaquent les adultes au décollage ou à l'atterrissage et leur volent leurs prises, et le labbe parasite, spécialiste du même racket. Le grand corbeau et le faucon gerfaut prélèvent occasionnellement. Sur les îles où l'homme a introduit des rats, des chats ou des visons, en revanche, la colonie disparaît en quelques décennies : un terrier accessible depuis le sol n'offre plus aucune protection.</p>\n\n<p>En mer, où l'oiseau passe sept à huit mois par an, les menaces changent de nature. Filets maillants et palangres tuent des oiseaux qui plongent sur les appâts. Les hydrocarbures détruisent l'imperméabilité du plumage et condamnent à l'hypothermie. Les tempêtes hivernales prolongées provoquent des échouages massifs, comme celui de février 2014 sur les côtes atlantiques françaises, où des dizaines de milliers d'alcidés épuisés ont été retrouvés morts ou mourants.</p>\n\n<p>Si vous trouvez un macareux échoué, vivant, sur une plage française en hiver, ne tentez ni de le nourrir ni de le remettre à l'eau : appelez un centre de sauvegarde de la faune sauvage, qui saura le réhydrater et évaluer son état. Un oiseau marin qui accepte d'être approché sur le sable est un oiseau au bout du rouleau.</p>\n\n<h2>Le macareux, oiseau officiel de Terre-Neuve-et-Labrador</h2>\n\n<p>L'Islande n'a pas le monopole. Le macareux moine est l'emblème aviaire officiel de la province canadienne de Terre-Neuve-et-Labrador, où niche plus de 95 % de la population nord-américaine, principalement dans la réserve écologique de Witless Bay. La province a également donné son nom au chien de Terre-Neuve et au poney de Terre-Neuve, ce qui fait beaucoup d'emblèmes pour un territoire d'un demi-million d'habitants.</p>\n\n<p>En Europe, l'espèce niche aussi en Norvège, aux Féroé, en Irlande, en Écosse et jusque sur les côtes bretonnes, où la colonie de l'archipel des Sept-Îles, au large de Perros-Guirec, ne compte plus qu'une poignée de couples après avoir été bien plus fournie au début du vingtième siècle. C'est la même histoire, à une autre échelle.</p>\n\n<figure class=\"video\" data-plateforme=\"youtube\" data-video=\"JWQqAATN-ZI\"><a href=\"https://www.youtube.com/watch?v=JWQqAATN-ZI\">Voir la video sur YouTube</a></figure>",
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