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L'International Shark Attack File, hébergé par le Florida Museum, recense en moyenne 60 à 80 morsures non provoquées par an dans le monde, dont 5 à 10 mortelles. Environ un tiers des espèces de requins et de raies sont classées menacées par l'UICN.\n\n## Trois idées reçues qui ne résistent pas aux données\n\nLa première, la plus tenace : le requin serait une machine à tuer programmée pour attaquer l'homme. Aucune espèce ne chasse l'humain. Les morsures relèvent le plus souvent d'une erreur d'identification ou d'un test exploratoire, un requin n'ayant pas de mains pour inspecter ce qu'il croise. Le taux de morsures rapporté au nombre d'heures passées dans l'eau par les baigneurs est dérisoire, et il n'augmente pas : le nombre absolu suit la fréquentation des plages.\n\nLa deuxième : le requin mangerait n'importe quoi. Les régimes sont au contraire très spécialisés. Le requin-pèlerin et le requin-baleine filtrent du plancton. Le requin dormeur cornu broie des oursins. Le grand blanc adulte cible des proies grasses, phoques et otaries, parce que la graisse rapporte beaucoup plus de calories que le muscle. Un humain, maigre et osseux, est un mauvais repas, ce qui explique que la plupart des morsures s'arrêtent après une seule prise.\n\nLa troisième, la plus dangereuse pour eux : le requin serait indestructible. Il cumule au contraire tous les traits des espèces fragiles, croissance lente, maturité sexuelle tardive, portées réduites. Une femelle de requin-pèlerin ne se reproduit qu'après une quinzaine d'années. Une population effondrée met des décennies à revenir, quand elle revient.\n\n![Un grand requin blanc nageant près de la surface en eau bleue](https://www.dicoanimaux.com/wp-content/uploads/2023/09/requins-blancs.jpg)\n\n  **La mâchoire à une tonne par centimètre carré est une invention**\n\nOn lit partout que le grand blanc mord avec une pression d'une tonne par centimètre carré. Le chiffre est absurde. Les modélisations publiées estiment la force totale d'une morsure de grand blanc adulte autour de 18 000 newtons, soit à peu près 1,8 tonne de force sur l'ensemble de la mâchoire, pas par centimètre carré. C'est déjà la morsure la plus puissante mesurée chez un poisson vivant.\n\n## Cinq espèces emblématiques, et ce qu'on sait vraiment d'elles\n\nL'International Shark Attack File attribue la grande majorité des morsures graves à trois espèces : le grand blanc, le requin-tigre et le requin-bouledogue. Ce n'est pas une question de férocité, mais de recouvrement géographique : ce sont de gros requins côtiers qui fréquentent les mêmes eaux chaudes et peu profondes que les baigneurs.\n\n### Le grand requin blanc\n\nCarcharodon carcharias atteint 6 mètres et dépasse 2 tonnes chez les plus grandes femelles. Des travaux de datation isotopique publiés en 2014 lui prêtent une longévité pouvant approcher 70 ans, bien plus que ce qu'on croyait. Il est partiellement endotherme : un réseau de vaisseaux sanguins lui permet de maintenir muscles, estomac et cerveau plusieurs degrés au-dessus de l'eau environnante, ce qui explique ses accélérations et ses sauts hors de l'eau lorsqu'il attaque un phoque par en dessous.\n\n### Le requin-tigre\n\nGaleocerdo cuvier monte à 5 mètres. Ses dents en forme de coquille Saint-Jacques, dentelées et incurvées, découpent la carapace des tortues marines, ce qu'aucun autre requin ne fait aussi bien. Sa réputation d'aspirateur des mers vient d'estomacs retrouvés pleins d'objets improbables, plaques d'immatriculation comprises. C'est vrai, et cela dit surtout quelque chose de la quantité de déchets qui finit à l'eau.\n\n### Le requin-bouledogue\n\nCarcharhinus leucas mesure 2,5 à 3,4 mètres pour 90 à 230 kilos. C'est lui, et lui seul, qui remonte les fleuves : ses reins et sa glande rectale ajustent la concentration en sel de son sang, ce qui lui permet de passer de l'océan à l'eau douce. On l'a observé à plus de 1 000 kilomètres en amont sur l'Amazone et le Mississippi, et c'est l'espèce installée à demeure dans le lac Nicaragua. Trapu, présent dans les estuaires troubles où l'on se baigne, il concentre une part importante des incidents graves.\n\n  **Bouledogue et taureau, deux espèces différentes**\n\nDe nombreux articles attribuent au requin-taureau les exploits en eau douce du requin-bouledogue. La confusion vient de l'anglais : bull shark désigne le bouledogue, tandis que le requin-taureau français, Carcharias taurus, est un tout autre animal, exclusivement marin. C'est le bouledogue qui remonte les fleuves.\n\n### Le requin-marteau\n\nLe grand requin-marteau, Sphyrna mokarran, atteint 6 mètres. Sa tête aplatie en T écarte les yeux et les narines, ce qui améliore la vision binoculaire vers l'avant et affine la localisation des odeurs. Elle porte surtout une densité inhabituelle d'ampoules de Lorenzini, ces électrorécepteurs qui détectent les champs électriques infimes émis par les muscles d'une proie. Un marteau balaie le sable comme un détecteur de métaux et repère une raie enfouie qu'il ne voit pas.\n\n### Le requin-taureau\n\nCarcharias taurus plafonne autour de 3 mètres. Sa gueule entrouverte hérissée de dents fines lui donne un air redoutable, alors qu'il est lent et rarement impliqué dans des morsures. Sa particularité est ailleurs : il vient avaler de l'air en surface et le stocke dans son estomac pour ajuster sa flottabilité et rester immobile entre deux eaux, ce qu'aucun autre requin ne sait faire. C'est pour cette raison qu'on le voit dans presque tous les grands aquariums publics.\n\n## Ce qui les attire, et ce qui les décourage\n\nUn requin repère d'abord des vibrations basse fréquence, celles d'un poisson qui se débat, bien avant de sentir quoi que ce soit. Sa ligne latérale capte ces pulsations irrégulières à plusieurs centaines de mètres. L'odorat prend le relais plus près, puis la vision, puis les ampoules de Lorenzini sur les derniers mètres. Cette chaîne explique pourquoi les recommandations en zone à risque tournent toujours autour des mêmes gestes : éviter les eaux troubles à l'aube et au crépuscule, ne pas nager seul, sortir de l'eau en cas de blessure, s'écarter des bancs de poissons chassés par les oiseaux.\n\n  **Ce qui a changé la donne**\n\nL'interdiction du finning, la pratique consistant à prélever les ailerons et rejeter l'animal à la mer, a été étendue dans l'Union européenne en 2013 avec l'obligation de débarquer les requins entiers. Plusieurs espèces, dont le requin-pèlerin et le grand blanc, sont désormais protégées dans les eaux françaises. Les prises accessoires restent le principal angle mort.\n\n## Ce qu'on ignore encore\n\nLe point aveugle est immense. On connaît mieux la biologie d'un [dromadaire que celle de la plupart des grands squales](https://www.dicoanimaux.com/une-ou-deux-bosses-plongee-fascinante-dans-le-monde-mysterieux-des-chameaux-et-dromadaires.html). Les zones de mise bas du grand blanc en Atlantique n'ont été localisées que très partiellement. L'accouplement du requin-pèlerin n'a jamais été filmé. Le requin du Groenland, dont l'âge a été estimé à plus de 270 ans par datation du cristallin en 2016, n'atteindrait sa maturité sexuelle qu'après un siècle et demi, ce qui reste une estimation avec une large marge d'erreur.\n\nCette ignorance a des conséquences pratiques. Fixer un quota de pêche suppose de connaître le rythme de renouvellement d'une population, et pour la majorité des espèces de requins, ce chiffre n'existe pas. Les évaluations de l'UICN s'appuient souvent sur des séries de captures, c'est-à-dire sur l'effondrement lui-même plutôt que sur des comptages directs.\n\n## Une réputation qui coûte cher\n\nLe requin-bouledogue figure parmi les espèces les plus [dangereuses pour l'homme](https://www.dicoanimaux.com/les-animaux-les-plus-dangereux-pour-lhomme.html), c'est établi et cela justifie des précautions dans les estuaires tropicaux. Mais transformer ce constat en portrait générique du groupe entier a un coût : il rend acceptables les campagnes d'abattage préventif, dont l'efficacité n'a jamais été démontrée, et il détourne l'attention des prises accessoires industrielles qui font l'essentiel des dégâts.\n\nCes animaux ont traversé cinq extinctions de masse. La sixième est en cours, et cette fois ils ne sont pas du bon côté. C'est une histoire moins spectaculaire que celle des Dents de la mer, et nettement mieux documentée.",
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L'International Shark Attack File, hébergé par le Florida Museum, recense en moyenne 60 à 80 morsures non provoquées par an dans le monde, dont 5 à 10 mortelles. Environ un tiers des espèces de requins et de raies sont classées menacées par l'UICN.</p>\n</aside>\n\n<h2>Trois idées reçues qui ne résistent pas aux données</h2>\n\n<p>La première, la plus tenace : le requin serait une machine à tuer programmée pour attaquer l'homme. Aucune espèce ne chasse l'humain. Les morsures relèvent le plus souvent d'une erreur d'identification ou d'un test exploratoire, un requin n'ayant pas de mains pour inspecter ce qu'il croise. Le taux de morsures rapporté au nombre d'heures passées dans l'eau par les baigneurs est dérisoire, et il n'augmente pas : le nombre absolu suit la fréquentation des plages.</p>\n\n<p>La deuxième : le requin mangerait n'importe quoi. Les régimes sont au contraire très spécialisés. Le requin-pèlerin et le requin-baleine filtrent du plancton. Le requin dormeur cornu broie des oursins. Le grand blanc adulte cible des proies grasses, phoques et otaries, parce que la graisse rapporte beaucoup plus de calories que le muscle. Un humain, maigre et osseux, est un mauvais repas, ce qui explique que la plupart des morsures s'arrêtent après une seule prise.</p>\n\n<p>La troisième, la plus dangereuse pour eux : le requin serait indestructible. Il cumule au contraire tous les traits des espèces fragiles, croissance lente, maturité sexuelle tardive, portées réduites. Une femelle de requin-pèlerin ne se reproduit qu'après une quinzaine d'années. Une population effondrée met des décennies à revenir, quand elle revient.</p>\n\n<p><img src=\"/wp-content/uploads/2023/09/requins-blancs.jpg\" alt=\"Un grand requin blanc nageant près de la surface en eau bleue\" width=\"1200\" height=\"800\"></p>\n\n<aside class=\"bluf bluf-rouge\">\n<strong>La mâchoire à une tonne par centimètre carré est une invention</strong>\n<p>On lit partout que le grand blanc mord avec une pression d'une tonne par centimètre carré. Le chiffre est absurde. Les modélisations publiées estiment la force totale d'une morsure de grand blanc adulte autour de 18 000 newtons, soit à peu près 1,8 tonne de force sur l'ensemble de la mâchoire, pas par centimètre carré. C'est déjà la morsure la plus puissante mesurée chez un poisson vivant.</p>\n</aside>\n\n<h2>Cinq espèces emblématiques, et ce qu'on sait vraiment d'elles</h2>\n\n<p>L'International Shark Attack File attribue la grande majorité des morsures graves à trois espèces : le grand blanc, le requin-tigre et le requin-bouledogue. Ce n'est pas une question de férocité, mais de recouvrement géographique : ce sont de gros requins côtiers qui fréquentent les mêmes eaux chaudes et peu profondes que les baigneurs.</p>\n\n<h3>Le grand requin blanc</h3>\n\n<p>Carcharodon carcharias atteint 6 mètres et dépasse 2 tonnes chez les plus grandes femelles. Des travaux de datation isotopique publiés en 2014 lui prêtent une longévité pouvant approcher 70 ans, bien plus que ce qu'on croyait. Il est partiellement endotherme : un réseau de vaisseaux sanguins lui permet de maintenir muscles, estomac et cerveau plusieurs degrés au-dessus de l'eau environnante, ce qui explique ses accélérations et ses sauts hors de l'eau lorsqu'il attaque un phoque par en dessous.</p>\n\n<h3>Le requin-tigre</h3>\n\n<p>Galeocerdo cuvier monte à 5 mètres. Ses dents en forme de coquille Saint-Jacques, dentelées et incurvées, découpent la carapace des tortues marines, ce qu'aucun autre requin ne fait aussi bien. Sa réputation d'aspirateur des mers vient d'estomacs retrouvés pleins d'objets improbables, plaques d'immatriculation comprises. C'est vrai, et cela dit surtout quelque chose de la quantité de déchets qui finit à l'eau.</p>\n\n<h3>Le requin-bouledogue</h3>\n\n<p>Carcharhinus leucas mesure 2,5 à 3,4 mètres pour 90 à 230 kilos. C'est lui, et lui seul, qui remonte les fleuves : ses reins et sa glande rectale ajustent la concentration en sel de son sang, ce qui lui permet de passer de l'océan à l'eau douce. On l'a observé à plus de 1 000 kilomètres en amont sur l'Amazone et le Mississippi, et c'est l'espèce installée à demeure dans le lac Nicaragua. Trapu, présent dans les estuaires troubles où l'on se baigne, il concentre une part importante des incidents graves.</p>\n\n<aside class=\"bluf bluf-bleu\">\n<strong>Bouledogue et taureau, deux espèces différentes</strong>\n<p>De nombreux articles attribuent au requin-taureau les exploits en eau douce du requin-bouledogue. La confusion vient de l'anglais : bull shark désigne le bouledogue, tandis que le requin-taureau français, Carcharias taurus, est un tout autre animal, exclusivement marin. C'est le bouledogue qui remonte les fleuves.</p>\n</aside>\n\n<h3>Le requin-marteau</h3>\n\n<p>Le grand requin-marteau, Sphyrna mokarran, atteint 6 mètres. Sa tête aplatie en T écarte les yeux et les narines, ce qui améliore la vision binoculaire vers l'avant et affine la localisation des odeurs. Elle porte surtout une densité inhabituelle d'ampoules de Lorenzini, ces électrorécepteurs qui détectent les champs électriques infimes émis par les muscles d'une proie. Un marteau balaie le sable comme un détecteur de métaux et repère une raie enfouie qu'il ne voit pas.</p>\n\n<h3>Le requin-taureau</h3>\n\n<p>Carcharias taurus plafonne autour de 3 mètres. Sa gueule entrouverte hérissée de dents fines lui donne un air redoutable, alors qu'il est lent et rarement impliqué dans des morsures. Sa particularité est ailleurs : il vient avaler de l'air en surface et le stocke dans son estomac pour ajuster sa flottabilité et rester immobile entre deux eaux, ce qu'aucun autre requin ne sait faire. C'est pour cette raison qu'on le voit dans presque tous les grands aquariums publics.</p>\n\n<h2>Ce qui les attire, et ce qui les décourage</h2>\n\n<p>Un requin repère d'abord des vibrations basse fréquence, celles d'un poisson qui se débat, bien avant de sentir quoi que ce soit. Sa ligne latérale capte ces pulsations irrégulières à plusieurs centaines de mètres. L'odorat prend le relais plus près, puis la vision, puis les ampoules de Lorenzini sur les derniers mètres. Cette chaîne explique pourquoi les recommandations en zone à risque tournent toujours autour des mêmes gestes : éviter les eaux troubles à l'aube et au crépuscule, ne pas nager seul, sortir de l'eau en cas de blessure, s'écarter des bancs de poissons chassés par les oiseaux.</p>\n\n<aside class=\"bluf bluf-vert\">\n<strong>Ce qui a changé la donne</strong>\n<p>L'interdiction du finning, la pratique consistant à prélever les ailerons et rejeter l'animal à la mer, a été étendue dans l'Union européenne en 2013 avec l'obligation de débarquer les requins entiers. Plusieurs espèces, dont le requin-pèlerin et le grand blanc, sont désormais protégées dans les eaux françaises. Les prises accessoires restent le principal angle mort.</p>\n</aside>\n\n<h2>Ce qu'on ignore encore</h2>\n\n<p>Le point aveugle est immense. On connaît mieux la biologie d'un <a href=\"https://www.dicoanimaux.com/une-ou-deux-bosses-plongee-fascinante-dans-le-monde-mysterieux-des-chameaux-et-dromadaires.html\">dromadaire que celle de la plupart des grands squales</a>. Les zones de mise bas du grand blanc en Atlantique n'ont été localisées que très partiellement. L'accouplement du requin-pèlerin n'a jamais été filmé. Le requin du Groenland, dont l'âge a été estimé à plus de 270 ans par datation du cristallin en 2016, n'atteindrait sa maturité sexuelle qu'après un siècle et demi, ce qui reste une estimation avec une large marge d'erreur.</p>\n\n<p>Cette ignorance a des conséquences pratiques. Fixer un quota de pêche suppose de connaître le rythme de renouvellement d'une population, et pour la majorité des espèces de requins, ce chiffre n'existe pas. Les évaluations de l'UICN s'appuient souvent sur des séries de captures, c'est-à-dire sur l'effondrement lui-même plutôt que sur des comptages directs.</p>\n\n<h2>Une réputation qui coûte cher</h2>\n\n<p>Le requin-bouledogue figure parmi les espèces les plus <a href=\"https://www.dicoanimaux.com/les-animaux-les-plus-dangereux-pour-lhomme.html\">dangereuses pour l'homme</a>, c'est établi et cela justifie des précautions dans les estuaires tropicaux. Mais transformer ce constat en portrait générique du groupe entier a un coût : il rend acceptables les campagnes d'abattage préventif, dont l'efficacité n'a jamais été démontrée, et il détourne l'attention des prises accessoires industrielles qui font l'essentiel des dégâts.</p>\n\n<p>Ces animaux ont traversé cinq extinctions de masse. La sixième est en cours, et cette fois ils ne sont pas du bon côté. C'est une histoire moins spectaculaire que celle des Dents de la mer, et nettement mieux documentée.</p>",
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